
Voici des roses dans un vase, une bonbonnière, une lampe à pétrole, deux figurines enlacées, un coussin, un canapé, une bouteille d'eau sur une table de nuit. Ailleurs, ce sont des halls d'immeubles, d'une vacuité impeccable, où un ordonnancement à la fois infime et maniaque signale la tyrannie de l'harmonie.
Depuis plusieurs années, Roselyne Titaud s'emploie à une exploration du minuscule par des photographies sans apprêts, à l'exception d'un soin minutieux de la lumière et du cadrage. " Partant de si bas ", pour reprendre la formule de Ponge l'artiste aurait pu peiner à remonter notre intérêt au-dessus de la surface du banal. Or le regard et la manière changent tout.
Prélevés avec respect dans des lieux familiers, ces reflets du réel nous renvoient à une part de nous même. Car nous en connaissons tout, de ces univers quelconques, de ces vies immobiles*. Enkystés dans du temps qui a presque cessé de passer, ces espaces au bord du rien ou saturés d'objets humbles, de laideur et d'insignifiance, sont ce que nous voudrions ne pas voir. Ce qui ferait plutôt horreur : une vie au seuil même de la vie, une sidération mortifère face au vide, ces pauvres dramaturgies du quotidien qui guettent l'intime récuré de tout désir.
Evidemment picturale, la démarche de Roselyne Titaud nous rappelle que dans la nature morte, c'est la mort qui signe la mise en scène. Barthes voyait dans la photographie une forme d'art " contemporaine du recul des rites ". Pas étonnant qu'elles s'emploient, comme ici, à restituer les plus ténus et les plus constants des rituels, comme ces petits arrangements mortuaires qui font d'un buffet de salle à manger une sorte de sanctuaire.
Mais un trouble bien plus étrange saisit devant ces images. Il provient sans doute d'une certaine neutralité douce comme insensiblement déposés à la surface des compositions. Revendiquant un art qui fait avec le réel, et en assume les maladresses, Roselyne Titaud tire ses photographies vers une éthique de la présence. Du coup, voici peut être que quelque chose tient tête, résiste et s'insinue dans les filets même de la mort. Dans les pièces les plus vides, il reste toujours une trace ténue, le faible indice d'une histoire. Dans les lieux les plus impersonnels, dans les accumulations outrancières ou dans un détail discret, il s'est passé quelque chose. Bien sûr pas de drame extraordinaire rien de véhément. Mais dans l'interstice si fragile où vient se glisser l'idée d'un geste, d'un vouloir, l'image gagne une ambivalence qu'on ne lui soupçonnait pas. Par l'esquisse d'un récit minimal, où l'espace résiste au temps, le spectateur se sent parfois, pour un instant encore, sauvé de l'absolu du vide.
Danielle Maurel
* Still life, en anglais, autrement dit nature morte




Conception
F. Guinot / B. Bruatto
A voir :
Archives - Expositions virtuelles
Des artistes ayant
exposé à l'Espace Vallès Thèmes des ateliers de pratiques artistiques