
On ne photographie pas un juge impunément. Dans Le Procès de Kafka, c'est, souvenons-nous, auprès du peintre Titorelli que lui indique un industriel de ses clients, que Joseph K. en apprendra le plus sur la justice… Peut-être parce qu'hier le portraitiste ou le photographe aujourd'hui, vole quelque chose à la justice. Cette peur très ancienne des pouvoirs de l'image subsiste d'ailleurs dans certaines cultures. Le portrait, c'est à la fois sa force et sa menace, aurait le pouvoir de saisir " l'âme de " au sens judiciaire du terme, c'est-à-dire de mettre la main sur un sens autrement inapprochable, et de l'enfermer. Ce dévoilement du sens - l'expression est paradoxale pour des juges en perruque - est ici encouragé par la juxtaposition de deux systèmes de justice.../...
Christian Courrèges organise ainsi un bien singulier rendez-vous entre nous et ces juges. A la différence des juges que peignait Titorelli, nous en connaissons les noms et les fonctions. Osons soutenir leur regard, ne nous laissons pas intimider par leur assurance : ne vivent-ils pas, après tout, que du regard que nous portons, à notre tour, sur eux, c'est-à-dire de notre confiance ? Ces photos tirent leur force d'un curieux paradoxe de distance aristocratique et de proximité démocratique : leur accoutrement les sépare de nous mais leurs visages nous sont très proches. Tout le dilemme des modernes est là : ils découvrent avoir besoin d'éléments aristocratiques pour faire fonctionner leurs démocraties, ce que Tocqueville a compris très tôt.
C'est pourquoi ces photos sont aussi vivantes : le désir des juges de se montrer rencontre notre envie de les voir de près. Nous avons quitté le temps de Kafka et des peintres officiels. Aujourd'hui il est permis de photographier les juges : la preuve ! Et de les regarder en face.
Antoine Garapon
Magistrat, Secrétaire Général de l'Institut des Hautes Etudes de la Justice.
Extraits du texte du catalogue " Les Magistrats ", Christian Courrèges

Les magistrats, 2003
(27 portraits de magistrats anglais et français)


Portraits d'Haïti 2001
La présence intense de ces personnages de Port-au-Prince, Kenskoff ou Timouiage est pour moi une énigme. Il y a dans leur abandon un secret caché, hors d'atteinte derrière la ligne des regards.
Ils sont là devant moi et fixent l'objectif. Leur attention est faite d'innocence, d'accablement et de sourde colère.
Dans cet échange équivoque où se mêlent identification et défiance, leurs yeux sont comme des miroirs sans tain. Ils réfléchissent parfois, à peine distincte, ma silhouette de photographe. Là est la frontière.
Christian Courrèges
Un catalogue a été publié à l'occasion de l'exposition "Les Magistrats" de Christian Courrèges à l'Espace Vallès et à la galerie Baudoin-Lebon à Paris.
baudoin-lebon.com
Conception
F. Guinot / B. Bruatto
A voir :
Archives - Expositions virtuelles
Des artistes ayant
exposé à l'Espace Vallès Thèmes des ateliers de pratiques artistiques